J’ai connu il y a longtemps dans la ville de Guignol et de Gnafron un pauvre
bougre à la patte folle qui s’inquiétait pour son garçon.
Chaque semaine, prétextant qu’il allait prendre l’air, il allait, claudiquant, gravir la colline de
Fourvière. Il y récitait non pas quelques paters mais une bien curieuse prière. Nul besoin de trop s’approcher pour l’entendre, à genoux, murmurer :
« S’il vous plait, S’il vous plait, C’est mon p’tit bébé qu’il faut sauver ! Il n’avance pas comme les autres et je suis sûr que c’est bien de ma faute ! S’il
vous plait, s’il vous plait, c’est mon petit bébé qu’il faut sauver ! »
Sur ses joues coulaient de grosses larmes qu’ils essuyaient vivement pour que
personne ne s’alarme, ne comprenne ni ses pleurs, ni sa peine, ni ses peurs, ni son drame.
« Mon cher monsieur, venez vous confessez, soulager votre peine, absoudre vos pêchers ! Vos paroles ne seront pas vaines ! »
C’était le curé ! Alarmé par ses visites répétés, il tentait très vite de
mener l’enquête même si sa tactique n’avait ni queue ni tête. Le pauvre homme très pieux déclina poliment. Un peu gêné mais l’air sérieux, il se releva le front en sueur
« Je ne peux rien dire ! C’est entre moi et
Monseigneur »
Pour bien faire, il aurait fallu connaitre le bien curieux petit. C’est qu’il
vivait à peine les premiers mois de sa vie.
Ni de près, ni de loin, il n’avait rien de misérable. C’était un petit garçon,
somme toute, fort agréable ! D’autres tendaient à dire qu’il était charmant depuis qu’il ressemblait de plus en plus à sa maman.
Sa maman, tenez, parlons-en.
Sentant le drame venir de la paternité, le frêle homme aux folles guiboles avait trouvé une solide
épaule sur qui compter. Heure
usement pour lui, il avait choisi pour femme une sacrément costaude, une jurassienne gaillarde élevée non loin de
Saint Claude. Nourri au comté depuis sa tendre enfance, cette belle blonde au cœur tendre avait de l’énergie à revendre.
Le petit était de la même veine, toujours très gai, riant sans peine. Il avait une
belle chevelure bien garnie, les mèches rebelles mais sans épis. Elles se dressaient vers le ciel par temps calme comme par temps gris. Il avait depuis un bon moment quatre bonnes dents pour
férocement vous mordre si le repas tardait trop car ses désirs à ce petiot, sont bien souvent des ordres !
Tous ceux et celles qui le croisaient ne cessaient de dire:
« Oh, celui-là, avec ses grands yeux qui pétillent il va, c’est sur, très vite faire fondre aux filles ! »
Sa mère devant tant de compliments en rougissait, de plaisir, assurément. D’autres
ne pouvait s’empêcher d’ajouter :
« Oh mais qu’il a bonne mine, il est de quel origine ? Ses joues roses et ses cuisses rondes ne sont pas signe, j’ose dire, de grosse
famine. »
Mais … Car malheureusement, il y a un « mais ». Un mais auquel le
curieux papa n’aurait jamais voulu gouter. Un met qui lui laissait toujours un gout amer d’inachevé !
Mais, il y a une tare, qui tôt ou tard, du jour au lendemain se révélerait en ce
gentil bambin. Une tare qui comme un mal sans fin, lui gâcherait, à jamais sa vie, à ce pauvre petit.
De quoi s’agit-il ? Vous dites vous ? Je me dépêche avant que vos
esprits fébriles ne perdent à la longue le fil.
C’est que le pauvre petit, suivait son père, ne faisait rien à l’endroit ni même à
l’envers. A votre avis ? Il faisait tout de travers.
Car le gentil monsieur avait un mal sérieux. Il n’était, en tout, ni bon ni
mauvais, mais il faisait, et bien, tout de biais ! Soit sur la gauche, soit sur la droite, il avait ce petit coté gauche, cette allure maladroite. Sa vie était vraiment moche et pas moins
indélicate!
Si le joli petit cœur avait le grand malheur de marcher sur les pas de son papa,
pour son grand déplaisir, ce serait les pires tracas qui l’attendraient ici bas…
Son père était appelé à l’époque, ce n’est ni du toc, ni une
vanne :
« Mister Peau de banane ! »
Oui ! C’était le surnom que lui donnaient ses fans.
Il avait beau dire qu’il n’était pas, ce que l’on croit, aussi maladroit, que rien
ne lui filait entre les doigts ! Un frisson, une émotion surgissaient de nulle part et une bizarre explosion causant le plus grand des bazars !
« Cela n’ôtait rien à son charme » soupiraient quelques femmes mais au
quotidien, c’est un drame.
Chute, fracas, petits ou gros dégâts ! Blessures, Coupures, Fractures et
Patatraaaaaa ! Nombreux se souviennent de ces fameux exploits.
A sa vue, les assureurs étaient tous en sueur. Les infirmières et les docteurs
criaient tous et toutes en chœur :
« Sortez de votre torpeur, v’là notre meilleur client, il s’est brisé le majeur ou bien une ou deux dents ! »
Vous imaginez bien à quel point, à la venue de son bambin, l’homme aux cannes de
Seraing était, loin d’être serein. Et c’est très tôt, je ne m’abuse qu’il confia son blues à sa chère et tendre épouse !
« Les cloches, les cloches sonneront, c’est moche, dans sa pauvre petite caboche ! J’aimerais en souhait pouvoir le sauver de cette maudite guigne qui nous colle
et m’indigne »
Sa femme comme toujours le rassura avec amour. Elle n’avait fait, de toute
manière, ni le choix de se taire, ni de se laisser faire :
« Mais, mon chéri, ne fais pas une montagne de tout, de la peur qui te gagne et qui te rend tout mou ! Que pourrait-il lui arriver ? A part quelques fois,
comme toi, se cogner ?»
« Mais c’est bien là le problème » aboya-t-il comme un molosse aux pattes d’argile
A trop vouloir se plaindre, il ne put s’y contraindre. Le pauvre homme à la cane
quitta son foyer la mort dans l’âme, ne laissant comme message, que ses deux petites phrases :
« Il faut que je parte, ma petite fée, que je m’écarte, tout compte fait ! Plus mon exemple lui sera donné et plus dans le pétrin, il sera
trempé. »
Il n’avait pas pour plan de laisser là femme et enfant mais de trouver une
solution aux troubles de son petit garçon. Comme un vulgaire disque enrayé tournant sur sa face B, il ne cessait de seriner la même supplique sur son bébé !
« S’il vous plait, S’il vous plait, C’est mon p’tit bébé qu’il faut sauver ! Il n’avance pas comme les autres et je suis sûr que c’est bien de ma faute ! S’il
vous plait, s’il vous plait, c’est mon petit bébé qu’il vous faut sauver ! »
Il fila droit vers le nord, direction le parc de la tête d’or pour y donner l’obole au plus grand
des symboles. L’icône des gones, le fauve que l’on entend rugir jusque chez lui dans les rues de Monplaisir, un as des as, un des derniers lions de l’atlas. Le lion de la bonne ville de
Lyon.
Quand il fut sur place, de roi des animaux, il ne trouva aucune trace. Sa cage semblait vide et mais la paille
encore humide. Il entreprit alors de la fouiller de fond en comble quand il vit dans l’ombre tapi, le lion qui s’était fait, contre le froid, un tout petit nid.
Le pauvre monsieur s’adressa à lui tout de go en passant sa tète entre les
barreaux.
« S’il vous plait, votre majesté, j’en appelle à votre immense connaissance. S’il vous plait, mon fils et moi nous ne pouvons très droit marcher. Sauriez-vous comment
contrer ce sort qui nous colle et que je déplore. Je n’ai que ces quelques pièces d’or, elles sont à vous , c’est mon trésor, O seigneur, aidez nous, O roi à la tete
d’or »
Le lion ému s’approcha et lui lécha la joue. Il aurait pu la gober sans trop de
difficulté mais sa majesté avait déjà mangé à satiété.
« Garde tes pièces, j’en ai une pleine caisse. Car, malgré mon émoi, je ne peux rien faire toi. Je ne sais à peine marcher sur quatre de mes pattes alors sur deux, il
faudrait que je t’épate. Tu t’es trompé de symbole, va plutôt voir guignol, ou peut être son pote gnafron s’il n’est pas trop rond. »
Le gentil monsieur aux frêles guiboles alla donc voir le larron de Guignol, le
dénommé Gnafron du coté du vieux Lyon. Il fouilla bouchons et échoppes avant trouver le philosophe accoudé à un bar. Il lui fit part, sans trêve, de son maudit grief et Gnafron lui chanta l’air
enjoué l’haleine emplie de beaujolais une bien curieuse mélopée :
« Il faut pas t’en faire,
Ta vie est loin d’être un calvaire !
Si tu veux marcher bien droit,
Tiens, prends un peu de vin du Jura !
Je sais, c’est très mauvais,
Que ca pique très fort au fond du palais !
Mais pour avoir les jambes agiles,
J’ai rien trouvé de plus facile »
Et puis Gnafron, en pleine chanson, s’effondra sur le sol, la tête en arrière,
faisant voler dans les airs sa vulgaire fiole de gnole.
Son verre à lui fini, le triste gone aux pattes asynchrones traversa la presqu’ile
avec espoir mais peu tranquille.
Sur les quais du Rhône en attendant que l’angélus sonne, il patientait tout morne en voulant de
donner l’aumône. Il avait un peu de pain dans la poche, piqué dans la corbeille d’un bouchon à la facon gavroche. Devant lui de grands volatiles, ma foi, loin d’être dociles, des grands cygnes
dédaigneux qui, j’en suis sûr, devaient saigner bleu.
Quand les cloches sonnèrent et que tous s’envolèrent, ne resta dans le noir qu’un
vilain petit canard. Il avait bien du mal à suivre ses compères malgré tous ses râles, il galérait vraiment sévère.
C’est que … C’est que … Ses deux ailes, à cette canaille, n’étaient pas de la même
taille…
« Sais-tu
qui me rappelle-tu ? » s’écria le père d e la
marmaille.
Le canard boiteux, taiseux, feint de ne pouvoir le voir. L’homme en rajouta une
couche jusqu’à ce qu’il prenne la mouche.
« Cela fait quoi d’être un vilain petit canard, je suis sûr que tu dois en avoir marre ! Que tu pleurs tout seul dans le noir, que t’as de la haine à revendre, de
la peine de janvier à décembre et que et que et que et que le prochain qui te parle mal, un rien et tu l’étales ? »
Le canard déchainé ouvrit son bec aussi sec :« Ouhhh ! Elle n’est pas impec ta tragédie grecque ! »
« Cela fait un bail que je n’ai plus le cafard ! Je te le promets, aile droite levée, foi de canard ! J’ai appris à l’aimer, mon vice caché, ma petite tare.
Et puis j’ai développé une qualité compensatoire ! »
« Laquelle est-ce ? Tu m’intéresse ! »
« Je surfe sur le vent du matin au soir ! Le Zef’ c’est mon domaine, c’est mon fief, mon territoire ! Il me mène bien plus loin que je l’aurais imaginé et si
les cygnes le savaient, ce serait un sacré pied de nez ! »
« Ce n’est pas possible, tu me prends pour un débile, Alors pourquoi fais-tu mine, d’être en colère, que cela te
chagrine ? »
« C’est super simple, je suis trop humble et j’aime être tranquille. Quand j’ai le vent dans le dos, je la joue solo ! Impossible que je parte en vrille. Si les
autres connaissaient ma combine, je suis sur qu’ils se placeraient toujours entre moi et la brise. Cela serait la crise, la fin de mon asile des airs, je
serais comme privé de dessert ! »
Il comprit enfin que ce n’est pas un petit défaut qui devrait pouvoir gâcher la
vie de son petit angelot.
L’homme aux jambes qui tremblent acquiesça finalement et remercia le canard de ces
précieux enseignements.
Il rentra aussi vite qu’il put pour enlacer son enfant et celle qu’il aimait le
plus, sa belle et tendre maman...
FIN